Le bureau

Ma journée ressemble à une chanson. Elle a toujours le même refrain.

A 6h30 le réveil sonne, je dévore mon petit déjeuner, fais la vaisselle, lance une machine, prépare le repas du midi, me douche, pioche un peu aléatoirement un jean et un haut adaptés au temps et à ma météo intérieure, me maquille, me coiffe.

A 7h45, me voilà 6 étages plus bas pour une quarantaine de minutes pot d’échappement contre pare-chocs. Ligne horizontale en enfilade de solitudes matinales.

A 8h30 dans le meilleur des cas, mais très souvent 8h35 ou 40, ma Twingo rouge prend sa place habituelle pour une journée en porte à porte avec cette Peugeot blanche dont je ne sais toujours pas qui en est le propriétaire. Je, grimpe un étage, sors mon trousseau de clés, passe mon badge contre le boitier. Un bip retentit. Ce bip-là marque le début de la lente agonie qui m’attend. J’entre dans mon univers quotidien depuis 5 ans. Monde léthargique. Univers bicolore teinté de gris du sol au plafond avec quelques nuances de bordeaux. Vaste pièce qui m’accueille chaque jour mais dont les détails m’échappent. Tellement prévisible et immuable que je n’y prête plus attention. Je passe en mode automatique. Comédienne de ma propre vie je rejoue chaque jour le même scénario.

De mon épaule, je pousse la lourde porte coupe -feu. Ainsi commence mon défilé sur la moquette grise ou mon passage est salué par les mêmes gestes quotidiens. La journée se rythme au son des pas étouffés par cette moquette et des touches de clavier qui s’enfoncent frénétiquement. Chacun en tête à écran avec son ordinateur.

A 12h pile, je me dresse sur mes deux pieds tel un ressort et m’élance vers la cuisine. Mon estomac, lui, est ponctuel. Il gargouille d’ailleurs souvent depuis une bonne heure. Sur les deux frigos qui trônent, mon tupperware m’attend toujours dans le même. Sur les trois micro-ondes alignés, je le glisse toujours dans le second. Même table, mêmes compagnons de misère. Souvent les discours tournent en boucle. Tel un film dont j’aurai appris par cœur les répliques : Comment ça va ? Comme un lundi. Comment ça va ? Très bien c’est vendredi. Qu’as-tu fait ce week-end ? C’est pour quand les vacances ? Déjà ? Encore ? T’as bien de la chance. Rengaine interminable. On passe la majeure partie de notre vie ensemble dans ces 60m2 mais on dépasse rarement les banalités. On ne se connaît qu’en gris et bordeaux.

Dans ce lieu, le temps s’étire inlassablement. J’entends souvent dire que la vie passe trop vite. Dans ma vie, seuls les week-ends et les vacances semblent tomber dans des failles spatio-temporelles. En un claquement de doigt, un battement de cil. Il faut déjà les ouvrir sur le lundi matin. Mais entre ces murs, l’horloge se joue de moi, les minutes ne font plus 60 secondes. Je trompe l’ennui par des petits plaisirs, un collègue rigolo, des pauses café qui s’éternisent, l’observation de mes congénères. J’ai la chance d’être à une place stratégique dans cet open space impersonnel. Si je déploie le cou je deviens l’œil, Big Sister vous regarde, je peux tout observer. Si j’entre dans ma carapace plus personne ne me voit et je goute au plaisir de la solitude.

A 18h, je fais le même chemin que 9h plus tôt mais en sens inverse. Cette fois, pousser de mon épaule la grande porte coupe-feu est le geste symbolique de ma liberté, mon premier contact journalier avec l’air. Je me fais surprendre par les éléments, le vent, le soleil, la pluie ou le froid. Les couleurs explosent sous mes yeux. Toutes les nuances du ciel, le vert des arbres, le gris de la route me délivrent de mon monde bichromatique.

Le lever du soleil

5h 30, le réveil sonne. Une minute plus tard mes pieds entrent en contact avec le carrelage froid. Changement brutal de matière et de température. J’ai toujours trouvé les réveils qui s’éternisent d’une incroyable violence. Je suis de ceux qui préfèrent arracher le pansement d’un geste franc et net. Je file sous la douche, enfile mon maillot, un short et un tee-shirt, me brosse les dents, regroupe mes cheveux en un chignon flou. A 5h45, je fais bipper ma voiture et m’engouffre dedans. 10 minutes plus tard je retrouve Angé devant chez elle. Même allure de dodo encore tout chaud. Et nous voilà parties toutes les deux fendant la nuit. Nous avons rendez-vous à 6h52 exactement. Notre rencard est ponctuel, il ne nous attendra pas.

Nous roulons à vive allure dans cette ville, habituellement encombrée de voitures et de klaxons. Pour l’heure, elle dort encore. Nous arrivons à son extrémité, là où la mer et les rochers se côtoient une dernière fois avant de laisser l’étendue bleue voguer vers d’autres horizons.

Tels des explorateurs, nous sortons notre smartphone, transformé pour l’occasion en boussole. Notre rendez-vous avec le soleil a lieu dans moins d’une demi-heure. On veut le surprendre au saut du nuage. Le voir sortir doucement de son lit moelleux et cotonneux.

Mais voilà que l’aiguille de la boussole nous apprend que l’Est est caché par les pics menaçant d’une montagne. Le lever du soleil sur la belle bleue restera une utopie.

Est-ce que la capacité à rêver et à anticiper l’avenir vient sans arrêt entrer en contradiction avec ce qu’offre la réalité ?

Passée notre déception, nous trouvons un plateau au sommet d’une petite colline. Il est 7 heures. La journée nous appartient. Nous installons nos serviettes et faisons connaissance avec l’aube. C’est l’heure des joggeurs, des campeurs et des pêcheurs. Tout un monde qui nous est inconnu. Un monde caché, parallèle.

Un monde à découvrir, à contempler. L’aurore d’une nouvelle journée qui s’offre pleinement à nous. Un monde silencieux, excepté le bruit sourd de la mer qui ne dort jamais et qui danse son va et vient incessant.

A 10 heures, nous redescendons de notre sommet pour nous immerger dans la vie matinale, celle des bâillements et des cheveux ébouriffés et des traces de coussins sur la joue. Nous nous faufilons dans une boulangerie et sommes enveloppées par une odeur de croissant qui sort du four, éveil de la vie de village, ouvertures de volets, voisins qui se saluent.

Certes nous avons raté le lever du soleil mais c’est la vie qu’on prend au saut du lit.

Le chat

Je tourne la clé dans la serrure, ouvre la porte sur une odeur de litière sale qui me brûle les narines. Moka me regarde entrer d’un air suspicieux. Ses quelques neurones s’agitent afin de déterminer quelle attitude adopter. Doit-il être heureux de retrouver de la compagnie après 2 jours enfermé dans ses odeurs de défection ? Ou bien défendre son territoire contre l’inconnue qui foule ses terres ? Il choisit finalement la première option et m’accueille chez lui avec le plus courtois des miaulements.

Si j’étais un chien j’aurais sans doute levé la patte contre le mur du salon. Au lieu de quoi, Je fais de l’air dans la pièce, ouvre les volets, pose mes affaires. C’est ma manière d’apprivoiser les lieux.

Je constate avec joie qu’un désodorisant m’attend sur la table du salon. Il est accompagné d’un mot de la maitresse de Moka qui sachant très certainement de quoi l’intestin de la bête est capable a préféré laisser l’instrument qui rendra la visite supportable à mes narines.

Ce n’est pas le seul cadeau qui m’est destiné. Une part de gâteau pêche amande m’attend dans le four. Je m’installe dans un fauteuil en osier sur la terrasse pour le déguster. Les deux heures qui m’attendent sont dédiées à Moka. J’ai pour mission de lui tenir compagnie durant l’absence de sa maitresse. A la manière dont il fait des entrelacs entre mes jambes, j’en déduits que ma mission n’est pas vaine et que le félin manque d’affection. A moins que celui-ci pourvut d’un sixième sens ait compris que la réciproque est valable et peut-être, secrètement, s’est-il donné la même mission que moi. Quoi qu’il en soit, il prend sa tâche à cœur, recouvrant mes vêtements de boules de poils. Ainsi, je prends ma dose de ronron.

J’ai deux bonnes heures devant moi. Deux heures en suspens sans aucune autre perspective qu’un tête à tête avec un chat. Choisi sciemment comme unique divertissement de ma soirée, j’emploie mon temps, tel un reporter animalier, à observer le félin. Habituellement emportée dans la frénésie de la vie, ces deux heures en effraction dans un lieu inconnu sont deux heures que je vole au défilé incessant du temps.

Je vis au rythme du chat. Me pliant à tous ses caprices. Son hobby préféré consiste à grimper sur le meuble de la salle de bain afin de japper l’eau fraîche du robinet. Exercice de haut vol dans lequel je m’emploie à maitriser la pression de l’eau pour convenir aux exigences du matou.

Cette requête de plaisirs sommaires, ce contact silencieux me rappellent que les choses essentielles sont les plus simples.

Et lorsque le ciel dévoile sa palette ocre, m’indiquant que le soleil va se coucher, je décide d’en faire autant. Je vide la litière, ferme les volets, remet tout à sa place et repars dans la vie vibrante et trépidante.