Le shooting

Une amie créatrice de vêtements me demande de participer à une séance photos afin de présenter sa nouvelle collection. J’accepte pour lui rendre service. Le rendez-vous est pris. Dimanche 11h aura lieu le shooting.

Un panaché d’émotions m’anime : la timidité côtoie l’excitation de cette nouvelle aventure qui m’attend. Je mets les pieds dans un monde inconnu pour moi. Sur place, photographe et « mannequins » d’un jour sont déjà présents. Les essayages s’enchaînent. Puis commence la session maquillage.

Pendant près d’une heure, deux mains s’activent sur mon visage. Immobile, les sensations et les odeurs se succèdent. La fraîcheur d’une lotion, la senteur poudrée d’un blush, le satiné d’un rouge à lèvres.  Les coups de pinceaux se multiplient, les couches se superposent. Je n’ose plus bouger, j’ai l’impression que tout mon visage est figé, qu’en un sourire je peux tout faire craquer.

Je m’approche enfin du miroir. L’image qu’il me renvoie me déstabilise. Je ne me reconnais pas. Qui est cette personne? Je vois autour de moi des yeux me scruter, j’entends des « tu es superbe », « tu es canon ». Mais ces compliments ne m’appartiennent pas. Ce n’est pas moi qui suis « canon », mais les 3 couches de maquillages qui m’habillent. Tout est faux. Les ombres pour affiner mon nez, le rouge pour réduire ma lèvre inférieure, le crayon pour agrandir mes yeux, mes sourcils parfaitement dessinés. Plus aucune trace de vie. De ma vie, de mon passé, de mon histoire. Mes fossettes sont désormais figées, mes ridules, vestiges de mes nombreux sourires et fous rires sont à présent dissimulées derrière une heure de travestissement. Je ressens alors un malaise grandissant.

Apparemment cette fille est belle. On me montre la différence avant/après. « Regarde comme ça te change » ; « On ne dirait plus toi ». Et c’est bien là le problème ! En effet, ce n’est plus moi qui suis valorisée. C’est dur d’être complimenté pour ce que l’on n’est pas.

Après deux heures de poses et de sourires forcées, je suis enfin délivrée de cette matinée aux allures d’éternité, je rejoins la voiture tête baissée afin de camoufler le masque que je revêts.

Arrivée chez moi, je me précipite dans la salle de bain. Peut-être que dans ce lieu si familier je me reconnaîtrai. Mais ce miroir, qui croise mon reflet chaque jour depuis trois années me questionne sur mon identité. Ne pouvant supporter plus longtemps l’étrangère qui me toise, j’entreprends la vaste opération de me retrouver. Les cotons se succèdent sur ma peau, l’eau noircie dans le lavabo. Petit à petit mes traits se redessinent pour former un dessin imparfait. Mes cils sont moins longs, mes yeux plus ronds, mes sourcils mal dessinés, mon nez et ma lèvre inférieure trop épais mais je retrouve le chemin de mon identité, de mon hérédité. La fossette juste là, à gauche que j’ai léguée à ma filleule. Les yeux de ma grand-mère décédée qui vivent sur mon visage et lui donne l’éternité. Et les mimiques, les expressions qu’on se transmet à trop s’aimer.

Je ne suis pas parfaite loin de là mais je préfère l’imperfection réelle et authentique d’un visage qui vit, qui vieillit, sur lequel s’impriment les traces de son histoire, de ses blessures et ses victoires. Et par-dessus tout  je préfère être aimée pour qui je suis réellement. Je ne veux pas qu’on me trouve canon, encore moins après des heures de travestissement. J’assume tous mes reliefs, mes zones d’ombre et mes défauts.

 

2 commentaires sur “Le shooting

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