L’imprévu du train

Je parcours le wagon à la recherche du numéro 85. J’espère le trouver contre la vitre et de préférence vide. Mes vœux sont exhaussés, le voyage commence sous de bonnes augures. J’enlève mon sac, ma veste, mon écharpe et roule tout en boule, avec la maniaquerie qui me caractérise, sur le siège passager.

Tout est réglé comme du papier à musique, j’ai 3h30 exactement, pour lire mes cours de psychologie du développement et de neurosciences. Aucune place pour l’imprévu.

A peine le temps de fomenter mon plan de révisions, que l’imprévu se tient à coté de mon siège. Un imprévu grand d’1m85 avec de jolis yeux rieurs et une moustache.

Je récupère maladroitement tout mon bazard et lui fait de la place.

Les 30 premières minutes se passent dans le silence. Mais quelque chose circule entre nous. C’est palpable dans nos échanges de regards en coin et nos sourires timides. Un fil invisible se tisse. Ca ne paraît rien mais c’est très intime, nos mains qui se mélangent dans un paquet de mm’s ouverts juste pour pouvoir lui en proposer et un paquet de bonbons acheté par lui pour les mêmes raisons.

Le train prend de la vitesse, notre rencontre suit le mouvement. L’imprévu s’appelle Justin, il retourne chez lui à Paris. S’ensuit une discussion quasi ininterrompue de 3 h. 600 km pour cheminer l’un vers l’autre. Ces mêmes 600 km qui nous séparent les 364 autres jours de l’année.

En 3 h, on parle beaucoup, on se raconte, on s’apprend.

Très rapidement, mes yeux tombent sur son annulaire gauche orné d’ un anneau argenté. Dans ce train lancé à grande vitesse, enivrée par cette rencontre, je déjoue la déception et la culpabilité et deviens la complice de ce grand brun qui, dans des pirouettes linguistiques et des phrases à demi-mots, feint d’ignorer que je lis l’alliance qui le lie à cette autre que je ne suis.

A la sortie du train, la beauté du voyage prend fin et la réalité me rattrape. Il marche la main dans la poche mais je vois l’anneau, je l’entends dans ses phrases en pointiller, je prends la mesure de sa présence contre laquelle je ne peux lutter . Ca tombe bien je n’ai ni l’envie, ni le courage d’essayer.

On se quitte sur le quai de la gare. On se souffle un merci pour cette jolie parenthèse. Comme nos vies, nos pas prennent deux directions opposées. Ils hésitent un moment, se retournent mais avancent. On le sait tous les deux, mieux vaut garder l’histoire intacte. On se dit doucement que peut- être un jour on se recroisera.  En sachant très bien que ce jour n’arrivera pas, il se perdra dans le grand couloir des possibles. De toutes ces histoires vécues en imagination, de celles qui commencent par « Et si ».

Et si on s’était rencontrés à un autre moment…S’il n’habitait pas si loin… S’il n’avait pas eu cette bague…

Ces « Et si » échoués sur le quai de la gare, suspendus uniquement par la vitesse du train emportant le souvenir d’un paquet de bonbons et de sourires échangés.

 

« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore ou tu fuis, tu ne sais où je vais, »

Baudelaire, A une Passante

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