Emportée par la foule

J’habite une grande ville ou se croisent des centaines de personnes par jour. Chacune est un monde à part entière dans lequel elle écrit sa propre histoire. J’aime les regarder, me questionner . Que rêvent elles ? Qu’aiment elles ? Quelles sont leurs joies ? Leurs espoirs ? Leurs combats ? Leurs victoires et leurs défaites ?

Elles s’accordent souvent sur une même cadence. Elles marchent d’un pas pressé dans le métro, flânent dans les magasins, se prélassent sur le sable fin et manient l’art de se croiser sans s’effleurer sur les trottoirs. Elles vivent côte à côte, de parfaites parallèles qui tracent leur ligne sans jamais se rejoindre. Chacun vit son émotion. Qu’elle soit heureuse, mélancolique ou nostalgique, il la porte en lui sans la diffuser. Elle reste à la frontière de l’intime et ne s’aventure jamais sur les terres de l’inconnu qui partage pourtant un trajet collé serré dans une rame bondée.

Et puis de temps en temps, quelques rares fois dans une vie, il se passe un événement qui met les émotions au diapason. C’ était le cas lors de la manifestation Charlie Hebdo ou lors de la coupe du monde de football. Un vent de rébellion, de protestation, d’euphorie ou d’excitation. Une émotion unique ressentie à l’unisson. Chacun disparaît au profit d’une entité supérieure irréductible aux individus qui la composent. Un supplément d’âme.

Moi, ces moments- là m’émeuvent aux larmes. Je me sens portée par quelque chose de grand au sein duquel deux heures durant des centaines voire des milliers de personnes décident d’écrire une histoire commune. D’ entrechoquer leurs émotions pour faire jaillir une vibration. C’est l’unité mentale de la foule. Je connais son pouvoir destructeur et violent parfois. Mais quand il est orienté à des fins de défense de grandes causes ou occupé à vivre des grandes joies c’est magique, puissant.

Alors moi petit être humain insignifiant, j’ai la sensation de faire partie d’un tout, une pièce de puzzle qu’un Dieu minutieux se serait appliqué à rassembler afin qu’apparaisse le dessein commun, avant de nous éparpiller de nouveau,  de nous redistribuer partout sur la planète terre.

J’habite une grande ville ou se croisent des centaines de personnes par jour. Chacune est un monde à part entière dans lequel elle écrit sa propre histoire. Mais je porte en moi le savoir intime lorsque je suis collée serrée à un passager dans une rame bondée, qu’on en a écrit un petit bout ensemble . Oh pas grand-chose! Peut être juste une ligne dans un manuel scolaire mais s’en est assez pour me faire aimer l’humanité dans sa globalité.

Le royaume de mon enfance

De chez moi à chez ma grand-mère, seulement quelques pas. Première liberté accordée : pouvoir les parcourir seule. Une pente, une cour et un porche. Mais tout un monde. Le porche, capsule temporelle venteuse entre deux univers. L’un : la réalité, l’autre : le rêve, le lieu de tous les possibles. C’était il y a 20 ans, 2 décennies mais ma mémoire a tout conservé.

Dans ce royaume magique, ce n’est pas un conte de fée mais la Corée du Nord version édulcorée. La dictatrice se nomme Anna première du nom et elle règne d’une main de fer sur ses deux seuls sujets. On a bien tenté quelques révolutions mais elle manie avec flegme le diviser pour mieux régner.

Elle investit les lieux et les transforme à sa guise: la cuisine est son laboratoire de potions magiques qu’elle nous concocte à partir de mélanges infâmes de tout ce qu’elle y trouve. La salle d’eau devient notre piscine ou les bains à trois font déborder la baignoire de toute part. Le salon prend la forme d’un circuit de course ou s’affrontent moto, tracteur et trottinette. La chambre enfin, est le lieu de ses plus grands rêves d’Amérique ou se prépare valises et provisions et ou se gonfle le bateau pneumatique qui nous conduira vers le nouveau monde.

Dans son royaume, notre reine de cœur se plaît à renverser les codes : le garçon est travesti en fille, la fille se mue en garçon.

Pour vivre sur ses terres, l’impôt est cher. Elle réclame sa dîme et sa gabelle et nous pille du fromage de nos hamburgers, des dragibus noirs et du jaune de nos œufs.

Alors certes pendant 10 ans, j’ai mangé des hamburgers sans fromage, une louche en guise de fourchette et pourtant dans ce royaume enchanté, en sandwich entre une cousine ainée et un cousin cadet j’y ai vécu mes plus belles années. Alors, merci à ma mamie de nous en avoir donné les clés.

Désormais, je suis une exilée de ce royaume perdu. La vie a coulé comme les années mais reste en moi les traces ancrées de cette enfance colorée.

Depuis, comme le bon vin, l’autocrate s’est adoucie. Aujourd’hui j’ai le droit au fromage dans mon hamburger et je lui dis même, les jours de folles audaces : «  c’est toi qui prends la pizza avec le bord sur les deux surfaces ».

L’imprévu du train

Je parcours le wagon à la recherche du numéro 85. J’espère le trouver contre la vitre et de préférence vide. Mes vœux sont exhaussés, le voyage commence sous de bonnes augures. J’enlève mon sac, ma veste, mon écharpe et roule tout en boule, avec la maniaquerie qui me caractérise, sur le siège passager.

Tout est réglé comme du papier à musique, j’ai 3h30 exactement, pour lire mes cours de psychologie du développement et de neurosciences. Aucune place pour l’imprévu.

A peine le temps de fomenter mon plan de révisions, que l’imprévu se tient à coté de mon siège. Un imprévu grand d’1m85 avec de jolis yeux rieurs et une moustache.

Je récupère maladroitement tout mon bazard et lui fait de la place.

Les 30 premières minutes se passent dans le silence. Mais quelque chose circule entre nous. C’est palpable dans nos échanges de regards en coin et nos sourires timides. Un fil invisible se tisse. Ca ne paraît rien mais c’est très intime, nos mains qui se mélangent dans un paquet de mm’s ouverts juste pour pouvoir lui en proposer et un paquet de bonbons acheté par lui pour les mêmes raisons.

Le train prend de la vitesse, notre rencontre suit le mouvement. L’imprévu s’appelle Justin, il retourne chez lui à Paris. S’ensuit une discussion quasi ininterrompue de 3 h. 600 km pour cheminer l’un vers l’autre. Ces mêmes 600 km qui nous séparent les 364 autres jours de l’année.

En 3 h, on parle beaucoup, on se raconte, on s’apprend.

Très rapidement, mes yeux tombent sur son annulaire gauche orné d’ un anneau argenté. Dans ce train lancé à grande vitesse, enivrée par cette rencontre, je déjoue la déception et la culpabilité et deviens la complice de ce grand brun qui, dans des pirouettes linguistiques et des phrases à demi-mots, feint d’ignorer que je lis l’alliance qui le lie à cette autre que je ne suis.

A la sortie du train, la beauté du voyage prend fin et la réalité me rattrape. Il marche la main dans la poche mais je vois l’anneau, je l’entends dans ses phrases en pointiller, je prends la mesure de sa présence contre laquelle je ne peux lutter . Ca tombe bien je n’ai ni l’envie, ni le courage d’essayer.

On se quitte sur le quai de la gare. On se souffle un merci pour cette jolie parenthèse. Comme nos vies, nos pas prennent deux directions opposées. Ils hésitent un moment, se retournent mais avancent. On le sait tous les deux, mieux vaut garder l’histoire intacte. On se dit doucement que peut- être un jour on se recroisera.  En sachant très bien que ce jour n’arrivera pas, il se perdra dans le grand couloir des possibles. De toutes ces histoires vécues en imagination, de celles qui commencent par « Et si ».

Et si on s’était rencontrés à un autre moment…S’il n’habitait pas si loin… S’il n’avait pas eu cette bague…

Ces « Et si » échoués sur le quai de la gare, suspendus uniquement par la vitesse du train emportant le souvenir d’un paquet de bonbons et de sourires échangés.

 

« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore ou tu fuis, tu ne sais où je vais, »

Baudelaire, A une Passante

Le dimanche soir

Lorsque j’étais petite, et ce des années durant, j’ai connu le très commun syndrome du blues du dimanche soir. Le 5 à 7 mélancolique. C’est fou comme les émotions, même les moins agréables peuvent être apaisantes lorsqu’elles façonnent nos habitudes. C’était presque rassurant ce dimanche soir brumeux, si familier. Dans mon agenda on aurait pu y lire à l’encre invisible : « ne pas oublier d’avoir le blues ». Et puis un jour j’ai manqué le rendez-vous, je lui ai posé un lapin. Ca m’a un peu déconcerté cette infidélité à ce vieil ami tout gris.

Le dimanche soir, après tout, comme tout autre moment de vie n’a que la signification que l’on veut bien lui attribuer. Je crois qu’un jour, j’ai simplement décidé de ne plus y être réticente, de ne plus le considérer comme une transition, une zone de sas entre la frénésie du samedi et le tourbillon du lundi, mais de l’accepter pour ce qu’il est. Quand on accepte les choses, qu’on ne leur offre plus une résistance acharnée, elles deviennent, je crois, plus douce à vivre.

Le désamour était terminé. Ce dimanche rance qui penche en déséquilibre entre deux jours fleuris de syllabes arrondis, j’ai appris à l’aimer. D’abord doucement, puis intensément. Il m’offre désormais toute son essence, sa singularité. J’aime sa lenteur. La manière dont il retient son souffle avant le grand chambardement du lundi.

Je le passe désormais très souvent les chevilles noyées dans les épis émeraude de cet écrin de verdure rebelle que j’aime tant. Là ou mes mains remuent la terre. La ou se cultivent des fruits, des fleurs et de l’amour. Qu’ils sont doux ces dimanches soirs de floraison, de connexion. Scène ouverte d’un vrai rassemblement d’idées. Ce lieu a le caractère et la personnalité des gens qui le façonne. Il est une zone de pleine expérience et d’exploration. De tomates gorgées d’eau, de concombres secs, de plantes prises pour des mauvaises herbes et arrachées. Il est le lieu des expérimentations. Il est désordonné. Il est libre. Il est comme le dimanche il ne répond à aucune règle. Il se fiche d’être un impair de terre au sein de ma semaine ordonnée et bétonnée.

A toi dimanche enchanteur.

Tu as pris ta revanche pour mon plus grand bonheur.

La timidité

A me voir de l’extérieur, on pourrait s’y tromper, croire qu’avec le temps j’ai appris à être une personne sociable, à l’aise en société. Il faut dire que les années d’observation de mes congénères m’ont permis petit à petit de décrypter les codes, les conversations à mener, les gestes à adopter. Je parviens désormais à donner l’illusion de l’aisance, bien que je garde enfouie en moi les vestiges de ma grande timidité. Du regard un peu fuyant, de ma posture qui trahit le malaise et de mes bras trop encombrants dont je ne sais que faire.

Quand on est profondément une fille discrète, secrète, aller à la rencontre de l’autre est un défi quotidien, une lutte de chaque instant contre sa nature. Mon défi du jour consistait à me rendre à cet anniversaire ou seule l’hôte m’était familier.

A 20h30 le cœur battant, je franchis le seuil de l’appartement. 6 personnes sont déjà présentes, amassées les unes contre les autres dans un fauteuil tellement moelleux que le tout forme une masse compacte. Electron libre, je vais devoir déployer toute mon énergie pour entrer en contact avec ce noyau.

Je ne suis pas à l’aise avec les présentations, les premiers mots qui parlent de soi. Lorsque l’on sait que dans le premier regard échangé et la première phrase prononcée se tiennent presque tout l’avenir d’une relation, comment ne pas ressentir une telle pression. Je ne sais jamais comment me définir, me résumer. Pour beaucoup, c’est la profession qui fait office de carte de visite. Cette profession qui pourtant est aux antipodes de qui je suis.

La première heure est difficile, j’observe, j’écoute plus que ne parle, j’apprivoise l’environnement. Et petit à petit, au fur et à mesure du retentissement de la sonnette, des bises qui claquent, la densité de la pièce augmente proportionnellement à mon aisance. Je jouis du privilège de l’anonymat, cachée, fondue dans la foule je peux ôter le masque. La pièce se charge d’une atmosphère musicale. Tam tam, guitare, chants. Il n’y a plus qu’à se laisser porter par la musique. Le malaise de ma position statique se libère dans le mouvement. Toute ma tension corporelle se décharge au rythme des percussions. Je ne suis plus l’électron libre d’alors. Je fais désormais partie de la masse mouvante, vibrant d’une même cadence sur des sons d’ici et d’ailleurs.

Je goûte alors, une nouvelle fois, à la magie de sortir des sentiers battues, la fierté et la confiance qu’on gagne toujours à s’écarter des chemins balisés par nos peurs.