Le voyage

Je n’ai jamais aimé l’avion. Au-delà du fait que j’en ai une peur bleue : je n’aime pas ses bruits, ses sensations, son enfermement et la perte de contrôle que je ressens lorsque je suis dedans. Ce qui me déplaît le plus c’est l’idée d’un engin qui s’élève au-dessus des nuages pour n’en ressortir que quelques heures plus tard et nous propulser dans un ailleurs, comme téléportés. C’est bien trop prompt pour moi qui aime le chemin tellement plus que la destination. Qui adore observer les évolutions, les transitions.

Moi, ce que j’aime ce sont les voyages en train. Le nez appuyé contre la fenêtre j’entre dans un état contemplatif. Je regarde défiler les paysages qui se transforment au gré des régions traversées. Ils prennent les reflets de leur milieu. J’aime le tableau impressionniste que confère la vitesse. Panaché de couleurs, impression fugitive, mobilité du temps et de l’espace. J’aime sentir que je quitte doucement la densité citadine pour pénétrer les grandes étendues, les champs à perte de vue, parsemés ça et là de vignes, de bottes de foin, de vaches qui broutent, et d’arbres rompant tout du long cette harmonie horizontale. J’aime les changements de temps comme vivre les quatre saisons. Le passage sous un nuage puis le retour au soleil qui joue à cache-cache avec les montagnes dans le lointain. Certaines recouvertes de blanc juste au sommet, même en plein cœur de l’été.

Et puis les gares, je les trouve romantiques. Son piano qui y trône ou amateurs et aguerris s’essaient à transformer des retrouvailles et des adieux en mélodie de la vie.

Mais ce que j’aime le plus, ce sont les voyages en voiture. Petite je rêvais tête appuyée contre la vitre. Quelquefois je l’ouvrais pour prendre une bouffée d’air frais et laisser mes cheveux flotter. Je n’aimais pas qu’on me parle. La voiture c’était le transport idéal de mon mental. Il voguait partout entre passé et futur. Un sandwich sur une aire d’autoroute et je laissais les vacances m’engloutir.

En grandissant, j’ai ajouté une nouvelle dimension au voyage. Celui d’aller sans destination. De s’assoir derrière le volant. De conduire sans autre but que l’envie d’un ailleurs, se laisser porter au gré de la vie et des envies. Des rencontres aussi. De raccourcir ou prolonger une escapade à ma guise. De ne pas forcer à entrer dans une chronologie préétablie, de lâcher le calendrier, oublier de le cocher. De s’ennuyer parfois aussi mais l’accepter.

De se laisser charmer par un village perché ou un cours d’eau en contrebas. De découvrir des villages morts sous la pluie. D’en faire un tour rapide et repartir à l’envie là où il y a de la vie.

De chercher un restaurant ouvert à 15 heures sans en trouver, tout habitués que l’on est de toujours pouvoir se sustenter. De finalement décider de se laisser guider par ses besoins primaires qui nous mènent parfois vers des trésors cachés.

C’est un peu comme la vie c’est accepter les surprises. Penser qu’un lieu va nous plaire, en être finalement déçu mais se laisser charmer par un inconnu, un inattendu.

C’est faire confiance à son instant, vivre au présent, écouter ses sensations.

C’est ne pas savoir répondre quand on me demande «où tu vas ? » Juste dire : « On verra pour l’instant je suis là ».

La tatie du Sud-Ouest

Deux à trois fois par an, nous avons la visite de cette tante venue du Sud-ouest de la France. Elle élit domicile chez mes parents pour trois, quatre voire cinq jours lorsque l’on est très chanceux. Elle arrive avec ses deux enfants qui se transforment doucement en adolescents. Une fille et un garçon à l’accent chantant.

Le jour J tout le monde attend. J’aime ce moment de latence comme suspendu dans le temps. Plus rien ne doit bouger. Nous, comme la maison, ne devons pas être froissés pour les invités. Et puis ça sonne à l’interphone. Enfin, la porte s’ouvre et elle entre comme un soleil les bras chargés de cagettes de fruits et légumes qui contiennent autant de vitamines que son sourire.

A peine le temps de poser tout son barda qu’elle ouvre grand ses bras et nous embrasse avec fracas. Elle annule en une étreinte les kilomètres qui nous séparent. Elle est expansive. Elle dit « je t’aime » comme elle respire. Elle touche, elle caresse, elle embrasse. Elle nous inonde en trois jours de tout son amour.

Depuis petite j’ai toujours vécu ses visites comme une vraie fête. Moi habituée au calme et à l’ordre d’une maison sans enfants, quelle joie de les voir débouler tous les trois et mettre la révolution. Le matelas qui trône dans la salle à manger, les jouets éparpillés. Et les grandes tablées, les invitations qui se succèdent pour rassembler la famille autour des pizzas, des crêpes ou quelques fois des deux parce que chez moi on ne fait jamais dans la demi-mesure.

On cultive nos rituels. Les petits déjeuners qui s’éternisent, le parc Borély avec la barbe-à-papa pour les enfants petits et grands, le restaurant chinois, les navettes de Saint Victor. Mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les soirées confidences entre filles, blotties les unes contre les autres en tétris géant, un thé fumant, un plaid nous enrobant délicatement.

Alors elle raconte ses histoires de l’Ouest qui ont l’odeur des vignes et de la campagne. Et puis les mêmes discussions reviennent en boucle. Les souvenirs d’enfance qui ne m’appartiennent pas mais que je connais par cœur avec le temps. Ces moments où l’on se remémore les présents et surtout les absents. Ceux qui nous manquent tant.

Et puis, rapidement, trop rapidement… Il est déjà l’heure de charger le coffre de la voiture. Elle remballe ses valises et son sourire. Et nous délivre l’ultime câlin. Celui qui nous laisse son empreinte jusqu’à la prochaine étreinte. Puis la voiture s’éloigne emportant avec elle les coucous de trois petites mains qui roulent vers le lointain.

La vie rangée

J’aime le concept de vie bien disciplinée. Les petits rituels qui font du bien qui donnent un rythme au quotidien, un mouvement bien cadencé. J’aimerais vivre dans une maison épurée, bien ordonnée. Une maison qui respire la douce harmonie dans laquelle le lit serait constamment fait et l’air frais circulerait.

Un bouquet de fleurs trônerait sur la table du salon choisi avec soin sur le marché du samedi matin ou cueilli lors d’une balade dominicale dans la campagne. Je rentrerais les joues rosies, les bras chargés de ma récolte fleurie. Je prendrais le plus joli vase et m’appliquerais à y disposer mimosa ou muguet fraîchement coupés. Un joli bouquet qui embaumerait ma maison de son parfum sucré.

J’aimerais prendre le temps de planter, de voir fleurir et de chérir un petit potager, de m’appliquer dans le calme à réaliser de menus projets. Un joli châle à tricoter, quelques perles à enfiler. Je m’imagine me plier aux injonctions du miracle morning, du coucher à la même heure, de la tisane du soir, du quart d’heure de méditation. J’aime l’idée que je pourrai être ce genre de personne équilibrée qui prend le temps de cuisiner des mijotés, de plier ses draps bien repassés, de préparer au petit matin une bouilloire de thé, des tartines beurrées.Tout ça magnifié par une présentation dans laquelle chaque geste serait conscientisé.

J’entrevois les bienfaits que ça peut générer, les pensées ordonnées que ça peut engendrer, le calme et la douce félicitée que ça peut créer. Alors régulièrement je me mets au défi d’adopter ce mode de vie. Je mets le réveil deux heures plus tôt, et m’emploie à me créer une routine bien roder : un petit déjeuner équilibré dégusté attablé, un podcast en fond sonore, puis j’ouvre les volets et découvre la ville ensommeillée, le linge tourne dans le tambour, la vaisselle sèche sur l’évier, je me prépare dans l’apaisement et termine en beauté avec une méditation matinale. Et ça marche ! J’en découvre les bienfaits sur le corps et l’esprit. Je ressens un calme intérieur, un ordre mental dans lequel la sérennité prend place.

Et puis sans trop savoir comment ni pourquoi, une poussière se glisse dans le moteur de ma routine bien huilée et la machine déraille. Tout mon équilibre s’en trouve bouleversé.Le disque est rayé, la symphonie se joue à contre temps, elle n’a plus de refrain : le réveil ne sonne pas, la vaisselle s’empile, le petit déjeuner est englouti debout avec les restes du frigo qui crie famine. Les yeux cernés, les nuits hachées, les cheveux ébouriffés. Quelques jours seulement à tisser la toile d’une vie bien réglée et me voila, transformée en Pénélope à tirer le fil pour tout détricoter. Je ne vis plus que dans mes pensées, totalement déconnectée de la réalité.

Alors oui je trouve qu’il ya de la poésie à mettre de l’ordre dans son quotidien mais force est de constater que je n’ai pas une vie qui rime en Alexandrin. Je sais la consistance de mon inconstance. J’apprends à vivre avec mes incohérences. Ma vie est comme mes pensées. Anarchique et désordonnée. Un jour quelqu’un me parlait de la bibliothèque mentale qu’il avait. Dans la mienne, tous les livres sont éparpillés.

Moi, je ne sais qu’écrire pour ordonner. Il n’y a que sur le papier que j’arrive à ranger mes idées.

Le shooting

Une amie créatrice de vêtements me demande de participer à une séance photos afin de présenter sa nouvelle collection. J’accepte pour lui rendre service. Le rendez-vous est pris. Dimanche 11h aura lieu le shooting.

Un panaché d’émotions m’anime : la timidité côtoie l’excitation de cette nouvelle aventure qui m’attend. Je mets les pieds dans un monde inconnu pour moi. Sur place, photographe et « mannequins » d’un jour sont déjà présents. Les essayages s’enchaînent. Puis commence la session maquillage.

Pendant près d’une heure, deux mains s’activent sur mon visage. Immobile, les sensations et les odeurs se succèdent. La fraîcheur d’une lotion, la senteur poudrée d’un blush, le satiné d’un rouge à lèvres.  Les coups de pinceaux se multiplient, les couches se superposent. Je n’ose plus bouger, j’ai l’impression que tout mon visage est figé, qu’en un sourire je peux tout faire craquer.

Je m’approche enfin du miroir. L’image qu’il me renvoie me déstabilise. Je ne me reconnais pas. Qui est cette personne? Je vois autour de moi des yeux me scruter, j’entends des « tu es superbe », « tu es canon ». Mais ces compliments ne m’appartiennent pas. Ce n’est pas moi qui suis « canon », mais les 3 couches de maquillages qui m’habillent. Tout est faux. Les ombres pour affiner mon nez, le rouge pour réduire ma lèvre inférieure, le crayon pour agrandir mes yeux, mes sourcils parfaitement dessinés. Plus aucune trace de vie. De ma vie, de mon passé, de mon histoire. Mes fossettes sont désormais figées, mes ridules, vestiges de mes nombreux sourires et fous rires sont à présent dissimulées derrière une heure de travestissement. Je ressens alors un malaise grandissant.

Apparemment cette fille est belle. On me montre la différence avant/après. « Regarde comme ça te change » ; « On ne dirait plus toi ». Et c’est bien là le problème ! En effet, ce n’est plus moi qui suis valorisée. C’est dur d’être complimenté pour ce que l’on n’est pas.

Après deux heures de poses et de sourires forcées, je suis enfin délivrée de cette matinée aux allures d’éternité, je rejoins la voiture tête baissée afin de camoufler le masque que je revêts.

Arrivée chez moi, je me précipite dans la salle de bain. Peut-être que dans ce lieu si familier je me reconnaîtrai. Mais ce miroir, qui croise mon reflet chaque jour depuis trois années me questionne sur mon identité. Ne pouvant supporter plus longtemps l’étrangère qui me toise, j’entreprends la vaste opération de me retrouver. Les cotons se succèdent sur ma peau, l’eau noircie dans le lavabo. Petit à petit mes traits se redessinent pour former un dessin imparfait. Mes cils sont moins longs, mes yeux plus ronds, mes sourcils mal dessinés, mon nez et ma lèvre inférieure trop épais mais je retrouve le chemin de mon identité, de mon hérédité. La fossette juste là, à gauche que j’ai léguée à ma filleule. Les yeux de ma grand-mère décédée qui vivent sur mon visage et lui donne l’éternité. Et les mimiques, les expressions qu’on se transmet à trop s’aimer.

Je ne suis pas parfaite loin de là mais je préfère l’imperfection réelle et authentique d’un visage qui vit, qui vieillit, sur lequel s’impriment les traces de son histoire, de ses blessures et ses victoires. Et par-dessus tout  je préfère être aimée pour qui je suis réellement. Je ne veux pas qu’on me trouve canon, encore moins après des heures de travestissement. J’assume tous mes reliefs, mes zones d’ombre et mes défauts.

 

Emportée par la foule

J’habite une grande ville ou se croisent des centaines de personnes par jour. Chacune est un monde à part entière dans lequel elle écrit sa propre histoire. J’aime les regarder, me questionner . Que rêvent elles ? Qu’aiment elles ? Quelles sont leurs joies ? Leurs espoirs ? Leurs combats ? Leurs victoires et leurs défaites ?

Elles s’accordent souvent sur une même cadence. Elles marchent d’un pas pressé dans le métro, flânent dans les magasins, se prélassent sur le sable fin et manient l’art de se croiser sans s’effleurer sur les trottoirs. Elles vivent côte à côte, de parfaites parallèles qui tracent leur ligne sans jamais se rejoindre. Chacun vit son émotion. Qu’elle soit heureuse, mélancolique ou nostalgique, il la porte en lui sans la diffuser. Elle reste à la frontière de l’intime et ne s’aventure jamais sur les terres de l’inconnu qui partage pourtant un trajet collé serré dans une rame bondée.

Et puis de temps en temps, quelques rares fois dans une vie, il se passe un événement qui met les émotions au diapason. C’ était le cas lors de la manifestation Charlie Hebdo ou lors de la coupe du monde de football. Un vent de rébellion, de protestation, d’euphorie ou d’excitation. Une émotion unique ressentie à l’unisson. Chacun disparaît au profit d’une entité supérieure irréductible aux individus qui la composent. Un supplément d’âme.

Moi, ces moments- là m’émeuvent aux larmes. Je me sens portée par quelque chose de grand au sein duquel deux heures durant des centaines voire des milliers de personnes décident d’écrire une histoire commune. D’ entrechoquer leurs émotions pour faire jaillir une vibration. C’est l’unité mentale de la foule. Je connais son pouvoir destructeur et violent parfois. Mais quand il est orienté à des fins de défense de grandes causes ou occupé à vivre des grandes joies c’est magique, puissant.

Alors moi petit être humain insignifiant, j’ai la sensation de faire partie d’un tout, une pièce de puzzle qu’un Dieu minutieux se serait appliqué à rassembler afin qu’apparaisse le dessein commun, avant de nous éparpiller de nouveau,  de nous redistribuer partout sur la planète terre.

J’habite une grande ville ou se croisent des centaines de personnes par jour. Chacune est un monde à part entière dans lequel elle écrit sa propre histoire. Mais je porte en moi le savoir intime lorsque je suis collée serrée à un passager dans une rame bondée, qu’on en a écrit un petit bout ensemble . Oh pas grand-chose! Peut être juste une ligne dans un manuel scolaire mais s’en est assez pour me faire aimer l’humanité dans sa globalité.

Le royaume de mon enfance

De chez moi à chez ma grand-mère, seulement quelques pas. Première liberté accordée : pouvoir les parcourir seule. Une pente, une cour et un porche. Mais tout un monde. Le porche, capsule temporelle venteuse entre deux univers. L’un : la réalité, l’autre : le rêve, le lieu de tous les possibles. C’était il y a 20 ans, 2 décennies mais ma mémoire a tout conservé.

Dans ce royaume magique, ce n’est pas un conte de fée mais la Corée du Nord version édulcorée. La dictatrice se nomme Anna première du nom et elle règne d’une main de fer sur ses deux seuls sujets. On a bien tenté quelques révolutions mais elle manie avec flegme le diviser pour mieux régner.

Elle investit les lieux et les transforme à sa guise: la cuisine est son laboratoire de potions magiques qu’elle nous concocte à partir de mélanges infâmes de tout ce qu’elle y trouve. La salle d’eau devient notre piscine ou les bains à trois font déborder la baignoire de toute part. Le salon prend la forme d’un circuit de course ou s’affrontent moto, tracteur et trottinette. La chambre enfin, est le lieu de ses plus grands rêves d’Amérique ou se prépare valises et provisions et ou se gonfle le bateau pneumatique qui nous conduira vers le nouveau monde.

Dans son royaume, notre reine de cœur se plaît à renverser les codes : le garçon est travesti en fille, la fille se mue en garçon.

Pour vivre sur ses terres, l’impôt est cher. Elle réclame sa dîme et sa gabelle et nous pille du fromage de nos hamburgers, des dragibus noirs et du jaune de nos œufs.

Alors certes pendant 10 ans, j’ai mangé des hamburgers sans fromage, une louche en guise de fourchette et pourtant dans ce royaume enchanté, en sandwich entre une cousine ainée et un cousin cadet j’y ai vécu mes plus belles années. Alors, merci à ma mamie de nous en avoir donné les clés.

Désormais, je suis une exilée de ce royaume perdu. La vie a coulé comme les années mais reste en moi les traces ancrées de cette enfance colorée.

Depuis, comme le bon vin, l’autocrate s’est adoucie. Aujourd’hui j’ai le droit au fromage dans mon hamburger et je lui dis même, les jours de folles audaces : «  c’est toi qui prends la pizza avec le bord sur les deux surfaces ».

L’imprévu du train

Je parcours le wagon à la recherche du numéro 85. J’espère le trouver contre la vitre et de préférence vide. Mes vœux sont exhaussés, le voyage commence sous de bonnes augures. J’enlève mon sac, ma veste, mon écharpe et roule tout en boule, avec la maniaquerie qui me caractérise, sur le siège passager.

Tout est réglé comme du papier à musique, j’ai 3h30 exactement, pour lire mes cours de psychologie du développement et de neurosciences. Aucune place pour l’imprévu.

A peine le temps de fomenter mon plan de révisions, que l’imprévu se tient à coté de mon siège. Un imprévu grand d’1m85 avec de jolis yeux rieurs et une moustache.

Je récupère maladroitement tout mon bazard et lui fait de la place.

Les 30 premières minutes se passent dans le silence. Mais quelque chose circule entre nous. C’est palpable dans nos échanges de regards en coin et nos sourires timides. Un fil invisible se tisse. Ca ne paraît rien mais c’est très intime, nos mains qui se mélangent dans un paquet de mm’s ouverts juste pour pouvoir lui en proposer et un paquet de bonbons acheté par lui pour les mêmes raisons.

Le train prend de la vitesse, notre rencontre suit le mouvement. L’imprévu s’appelle Justin, il retourne chez lui à Paris. S’ensuit une discussion quasi ininterrompue de 3 h. 600 km pour cheminer l’un vers l’autre. Ces mêmes 600 km qui nous séparent les 364 autres jours de l’année.

En 3 h, on parle beaucoup, on se raconte, on s’apprend.

Très rapidement, mes yeux tombent sur son annulaire gauche orné d’ un anneau argenté. Dans ce train lancé à grande vitesse, enivrée par cette rencontre, je déjoue la déception et la culpabilité et deviens la complice de ce grand brun qui, dans des pirouettes linguistiques et des phrases à demi-mots, feint d’ignorer que je lis l’alliance qui le lie à cette autre que je ne suis.

A la sortie du train, la beauté du voyage prend fin et la réalité me rattrape. Il marche la main dans la poche mais je vois l’anneau, je l’entends dans ses phrases en pointiller, je prends la mesure de sa présence contre laquelle je ne peux lutter . Ca tombe bien je n’ai ni l’envie, ni le courage d’essayer.

On se quitte sur le quai de la gare. On se souffle un merci pour cette jolie parenthèse. Comme nos vies, nos pas prennent deux directions opposées. Ils hésitent un moment, se retournent mais avancent. On le sait tous les deux, mieux vaut garder l’histoire intacte. On se dit doucement que peut- être un jour on se recroisera.  En sachant très bien que ce jour n’arrivera pas, il se perdra dans le grand couloir des possibles. De toutes ces histoires vécues en imagination, de celles qui commencent par « Et si ».

Et si on s’était rencontrés à un autre moment…S’il n’habitait pas si loin… S’il n’avait pas eu cette bague…

Ces « Et si » échoués sur le quai de la gare, suspendus uniquement par la vitesse du train emportant le souvenir d’un paquet de bonbons et de sourires échangés.

 

« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore ou tu fuis, tu ne sais où je vais, »

Baudelaire, A une Passante

Le dimanche soir

Lorsque j’étais petite, et ce des années durant, j’ai connu le très commun syndrome du blues du dimanche soir. Le 5 à 7 mélancolique. C’est fou comme les émotions, même les moins agréables peuvent être apaisantes lorsqu’elles façonnent nos habitudes. C’était presque rassurant ce dimanche soir brumeux, si familier. Dans mon agenda on aurait pu y lire à l’encre invisible : « ne pas oublier d’avoir le blues ». Et puis un jour j’ai manqué le rendez-vous, je lui ai posé un lapin. Ca m’a un peu déconcerté cette infidélité à ce vieil ami tout gris.

Le dimanche soir, après tout, comme tout autre moment de vie n’a que la signification que l’on veut bien lui attribuer. Je crois qu’un jour, j’ai simplement décidé de ne plus y être réticente, de ne plus le considérer comme une transition, une zone de sas entre la frénésie du samedi et le tourbillon du lundi, mais de l’accepter pour ce qu’il est. Quand on accepte les choses, qu’on ne leur offre plus une résistance acharnée, elles deviennent, je crois, plus douce à vivre.

Le désamour était terminé. Ce dimanche rance qui penche en déséquilibre entre deux jours fleuris de syllabes arrondis, j’ai appris à l’aimer. D’abord doucement, puis intensément. Il m’offre désormais toute son essence, sa singularité. J’aime sa lenteur. La manière dont il retient son souffle avant le grand chambardement du lundi.

Je le passe désormais très souvent les chevilles noyées dans les épis émeraude de cet écrin de verdure rebelle que j’aime tant. Là ou mes mains remuent la terre. La ou se cultivent des fruits, des fleurs et de l’amour. Qu’ils sont doux ces dimanches soirs de floraison, de connexion. Scène ouverte d’un vrai rassemblement d’idées. Ce lieu a le caractère et la personnalité des gens qui le façonne. Il est une zone de pleine expérience et d’exploration. De tomates gorgées d’eau, de concombres secs, de plantes prises pour des mauvaises herbes et arrachées. Il est le lieu des expérimentations. Il est désordonné. Il est libre. Il est comme le dimanche il ne répond à aucune règle. Il se fiche d’être un impair de terre au sein de ma semaine ordonnée et bétonnée.

A toi dimanche enchanteur.

Tu as pris ta revanche pour mon plus grand bonheur.

La timidité

A me voir de l’extérieur, on pourrait s’y tromper, croire qu’avec le temps j’ai appris à être une personne sociable, à l’aise en société. Il faut dire que les années d’observation de mes congénères m’ont permis petit à petit de décrypter les codes, les conversations à mener, les gestes à adopter. Je parviens désormais à donner l’illusion de l’aisance, bien que je garde enfouie en moi les vestiges de ma grande timidité. Du regard un peu fuyant, de ma posture qui trahit le malaise et de mes bras trop encombrants dont je ne sais que faire.

Quand on est profondément une fille discrète, secrète, aller à la rencontre de l’autre est un défi quotidien, une lutte de chaque instant contre sa nature. Mon défi du jour consistait à me rendre à cet anniversaire ou seule l’hôte m’était familier.

A 20h30 le cœur battant, je franchis le seuil de l’appartement. 6 personnes sont déjà présentes, amassées les unes contre les autres dans un fauteuil tellement moelleux que le tout forme une masse compacte. Electron libre, je vais devoir déployer toute mon énergie pour entrer en contact avec ce noyau.

Je ne suis pas à l’aise avec les présentations, les premiers mots qui parlent de soi. Lorsque l’on sait que dans le premier regard échangé et la première phrase prononcée se tiennent presque tout l’avenir d’une relation, comment ne pas ressentir une telle pression. Je ne sais jamais comment me définir, me résumer. Pour beaucoup, c’est la profession qui fait office de carte de visite. Cette profession qui pourtant est aux antipodes de qui je suis.

La première heure est difficile, j’observe, j’écoute plus que ne parle, j’apprivoise l’environnement. Et petit à petit, au fur et à mesure du retentissement de la sonnette, des bises qui claquent, la densité de la pièce augmente proportionnellement à mon aisance. Je jouis du privilège de l’anonymat, cachée, fondue dans la foule je peux ôter le masque. La pièce se charge d’une atmosphère musicale. Tam tam, guitare, chants. Il n’y a plus qu’à se laisser porter par la musique. Le malaise de ma position statique se libère dans le mouvement. Toute ma tension corporelle se décharge au rythme des percussions. Je ne suis plus l’électron libre d’alors. Je fais désormais partie de la masse mouvante, vibrant d’une même cadence sur des sons d’ici et d’ailleurs.

Je goûte alors, une nouvelle fois, à la magie de sortir des sentiers battues, la fierté et la confiance qu’on gagne toujours à s’écarter des chemins balisés par nos peurs.

Le temps d’un baiser

J’ai du mal à dormir, je me tourne et me retourne. Je cherche le sommeil à droite puis à gauche, sur le ventre et sur le dos. Sans succès. 12 dans une chambre ça fait beaucoup. Frottements de draps, ronflements, claquements de porte, raclements de gorge. L’orchestre joue sa symphonie toute la nuit et moi, yeux rivés au plafond, je désespère de ce concert raté. Mon voisin d’à côté, inconnu au bataillon, surement arrivé dans la nuit lors de mes rares heures d’assoupissements, laisse dépasser sa jambe de la couette. Une jambe fine et musclée à la fois. Au petit matin, j’apprends que la jambe appartient à un corps athlétique et un visage charmeur, des yeux en amande, un sourire expressif. La jambe parle espagnole et vient de Bolivie.

Il aime le foot, n’aime pas lire, ne regarde pas de films encore moins de films d’auteurs, mange de la viande en quantité astronomique. Nous avons bien peu de points communs. Son look, ses tatouages. Tout bouscule mes habitudes. Et pourtant… ça fonctionne instantanément. Son sourire franc, son regard intense. Mon cerveau reptilien, le plus archaïque, le plus animal, m’envoie des signaux forts.

Si je l’avais rencontré dans ma ville, je ne m’y serais jamais attardée. Mais ici dans cette chambre 112 de cette petite auberge Praguoise, les kilomètres qui nous séparent tendent à nous rapprocher. Loin de chez moi, mes frontières sont abolies. Le charme des voyages, celui d’ouvrir sa porte et son cœur, là, on les aurait, en temps normal, fermé à doubles tours. Je me sens en sécurité dans cette zone de lâcher prise, sans engagement.

Le soir après une journée de déambulation solitaire, on se retrouve en tête à tête allongés sur nos lits en face à face, à la lueur de nos lampes de chevet . Les 10 autres n’existent plus, pourtant le concert a repris. Mais nous sommes concentrés sur la partition que l’on joue à 4 mains et 2 bouches. On parle, on cherche les mots, on sourit, on se regarde. Quel meilleur traducteur que les yeux ? Langage universel de l’âme. Une seule nuit blanche de rencontre de nos deux mondes et me voilà dans l’avion de retour emportant le souvenir d’un simple baisé échangé au petit matin avant de se quitter. Un lèvres à lèvres léger et intense plein de promesses déjà envolées.

On s’écrit pendant deux semaines puis on oublie, puis on s’oublie. Ce n’était presque rien, pas grand-chose en tout cas. Assez pour avoir envie d’en écrire une page, pas assez pour la relire et imprimer ce chapitre dans ma vie. Dans quelque temps peut-être que son prénom m’aura échappé, alors je l’écris ici : Pedro.

Merci pour l’abolissement des frontières, pour le voyage en Bolivie, pour la frustration du trop peu, mais la certitude que le plus ne m’aurait pas convenu. Tu n’étais pas réel juste une jolie bulle Praguoise.