Le royaume de mon enfance

De chez moi à chez ma grand-mère, seulement quelques pas. Première liberté accordée : pouvoir les parcourir seule. Une pente, une cour et un porche. Mais tout un monde. Le porche, capsule temporelle venteuse entre deux univers. L’un : la réalité, l’autre : le rêve, le lieu de tous les possibles. C’était il y a 20 ans, 2 décennies mais ma mémoire a tout conservé.

Dans ce royaume magique, ce n’est pas un conte de fée mais la Corée du Nord version édulcorée. La dictatrice se nomme Anna première du nom et elle règne d’une main de fer sur ses deux seuls sujets. On a bien tenté quelques révolutions mais elle manie avec flegme le diviser pour mieux régner.

Elle investit les lieux et les transforme à sa guise: la cuisine est son laboratoire de potions magiques qu’elle nous concocte à partir de mélanges infâmes de tout ce qu’elle y trouve. La salle d’eau devient notre piscine ou les bains à trois font déborder la baignoire de toute part. Le salon prend la forme d’un circuit de course ou s’affrontent moto, tracteur et trottinette. La chambre enfin, est le lieu de ses plus grands rêves d’Amérique ou se prépare valises et provisions et ou se gonfle le bateau pneumatique qui nous conduira vers le nouveau monde.

Dans son royaume, notre reine de cœur se plaît à renverser les codes : le garçon est travesti en fille, la fille se mue en garçon.

Pour vivre sur ses terres, l’impôt est cher. Elle réclame sa dîme et sa gabelle et nous pille du fromage de nos hamburgers, des dragibus noirs et du jaune de nos œufs.

Alors certes pendant 10 ans, j’ai mangé des hamburgers sans fromage, une louche en guise de fourchette et pourtant dans ce royaume enchanté, en sandwich entre une cousine ainée et un cousin cadet j’y ai vécu mes plus belles années. Alors, merci à ma mamie de nous en avoir donné les clés.

Désormais, je suis une exilée de ce royaume perdu. La vie a coulé comme les années mais reste en moi les traces ancrées de cette enfance colorée.

Depuis, comme le bon vin, l’autocrate s’est adoucie. Aujourd’hui j’ai le droit au fromage dans mon hamburger et je lui dis même, les jours de folles audaces : «  c’est toi qui prends la pizza avec le bord sur les deux surfaces ».

L’imprévu du train

Je parcours le wagon à la recherche du numéro 85. J’espère le trouver contre la vitre et de préférence vide. Mes vœux sont exhaussés, le voyage commence sous de bonnes augures. J’enlève mon sac, ma veste, mon écharpe et roule tout en boule, avec la maniaquerie qui me caractérise, sur le siège passager.

Tout est réglé comme du papier à musique, j’ai 3h30 exactement, pour lire mes cours de psychologie du développement et de neurosciences. Aucune place pour l’imprévu.

A peine le temps de fomenter mon plan de révisions, que l’imprévu se tient à coté de mon siège. Un imprévu grand d’1m85 avec de jolis yeux rieurs et une moustache.

Je récupère maladroitement tout mon bazard et lui fait de la place.

Les 30 premières minutes se passent dans le silence. Mais quelque chose circule entre nous. C’est palpable dans nos échanges de regards en coin et nos sourires timides. Un fil invisible se tisse. Ca ne paraît rien mais c’est très intime, nos mains qui se mélangent dans un paquet de mm’s ouverts juste pour pouvoir lui en proposer et un paquet de bonbons acheté par lui pour les mêmes raisons.

Le train prend de la vitesse, notre rencontre suit le mouvement. L’imprévu s’appelle Justin, il retourne chez lui à Paris. S’ensuit une discussion quasi ininterrompue de 3 h. 600 km pour cheminer l’un vers l’autre. Ces mêmes 600 km qui nous séparent les 364 autres jours de l’année.

En 3 h, on parle beaucoup, on se raconte, on s’apprend.

Très rapidement, mes yeux tombent sur son annulaire gauche orné d’ un anneau argenté. Dans ce train lancé à grande vitesse, enivrée par cette rencontre, je déjoue la déception et la culpabilité et deviens la complice de ce grand brun qui, dans des pirouettes linguistiques et des phrases à demi-mots, feint d’ignorer que je lis l’alliance qui le lie à cette autre que je ne suis.

A la sortie du train, la beauté du voyage prend fin et la réalité me rattrape. Il marche la main dans la poche mais je vois l’anneau, je l’entends dans ses phrases en pointiller, je prends la mesure de sa présence contre laquelle je ne peux lutter . Ca tombe bien je n’ai ni l’envie, ni le courage d’essayer.

On se quitte sur le quai de la gare. On se souffle un merci pour cette jolie parenthèse. Comme nos vies, nos pas prennent deux directions opposées. Ils hésitent un moment, se retournent mais avancent. On le sait tous les deux, mieux vaut garder l’histoire intacte. On se dit doucement que peut- être un jour on se recroisera.  En sachant très bien que ce jour n’arrivera pas, il se perdra dans le grand couloir des possibles. De toutes ces histoires vécues en imagination, de celles qui commencent par « Et si ».

Et si on s’était rencontrés à un autre moment…S’il n’habitait pas si loin… S’il n’avait pas eu cette bague…

Ces « Et si » échoués sur le quai de la gare, suspendus uniquement par la vitesse du train emportant le souvenir d’un paquet de bonbons et de sourires échangés.

 

« Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore ou tu fuis, tu ne sais où je vais, »

Baudelaire, A une Passante

Le dimanche soir

Lorsque j’étais petite, et ce des années durant, j’ai connu le très commun syndrome du blues du dimanche soir. Le 5 à 7 mélancolique. C’est fou comme les émotions, même les moins agréables peuvent être apaisantes lorsqu’elles façonnent nos habitudes. C’était presque rassurant ce dimanche soir brumeux, si familier. Dans mon agenda on aurait pu y lire à l’encre invisible : « ne pas oublier d’avoir le blues ». Et puis un jour j’ai manqué le rendez-vous, je lui ai posé un lapin. Ca m’a un peu déconcerté cette infidélité à ce vieil ami tout gris.

Le dimanche soir, après tout, comme tout autre moment de vie n’a que la signification que l’on veut bien lui attribuer. Je crois qu’un jour, j’ai simplement décidé de ne plus y être réticente, de ne plus le considérer comme une transition, une zone de sas entre la frénésie du samedi et le tourbillon du lundi, mais de l’accepter pour ce qu’il est. Quand on accepte les choses, qu’on ne leur offre plus une résistance acharnée, elles deviennent, je crois, plus douce à vivre.

Le désamour était terminé. Ce dimanche rance qui penche en déséquilibre entre deux jours fleuris de syllabes arrondis, j’ai appris à l’aimer. D’abord doucement, puis intensément. Il m’offre désormais toute son essence, sa singularité. J’aime sa lenteur. La manière dont il retient son souffle avant le grand chambardement du lundi.

Je le passe désormais très souvent les chevilles noyées dans les épis émeraude de cet écrin de verdure rebelle que j’aime tant. Là ou mes mains remuent la terre. La ou se cultivent des fruits, des fleurs et de l’amour. Qu’ils sont doux ces dimanches soirs de floraison, de connexion. Scène ouverte d’un vrai rassemblement d’idées. Ce lieu a le caractère et la personnalité des gens qui le façonne. Il est une zone de pleine expérience et d’exploration. De tomates gorgées d’eau, de concombres secs, de plantes prises pour des mauvaises herbes et arrachées. Il est le lieu des expérimentations. Il est désordonné. Il est libre. Il est comme le dimanche il ne répond à aucune règle. Il se fiche d’être un impair de terre au sein de ma semaine ordonnée et bétonnée.

A toi dimanche enchanteur.

Tu as pris ta revanche pour mon plus grand bonheur.

La timidité

A me voir de l’extérieur, on pourrait s’y tromper, croire qu’avec le temps j’ai appris à être une personne sociable, à l’aise en société. Il faut dire que les années d’observation de mes congénères m’ont permis petit à petit de décrypter les codes, les conversations à mener, les gestes à adopter. Je parviens désormais à donner l’illusion de l’aisance, bien que je garde enfouie en moi les vestiges de ma grande timidité. Du regard un peu fuyant, de ma posture qui trahit le malaise et de mes bras trop encombrants dont je ne sais que faire.

Quand on est profondément une fille discrète, secrète, aller à la rencontre de l’autre est un défi quotidien, une lutte de chaque instant contre sa nature. Mon défi du jour consistait à me rendre à cet anniversaire ou seule l’hôte m’était familier.

A 20h30 le cœur battant, je franchis le seuil de l’appartement. 6 personnes sont déjà présentes, amassées les unes contre les autres dans un fauteuil tellement moelleux que le tout forme une masse compacte. Electron libre, je vais devoir déployer toute mon énergie pour entrer en contact avec ce noyau.

Je ne suis pas à l’aise avec les présentations, les premiers mots qui parlent de soi. Lorsque l’on sait que dans le premier regard échangé et la première phrase prononcée se tiennent presque tout l’avenir d’une relation, comment ne pas ressentir une telle pression. Je ne sais jamais comment me définir, me résumer. Pour beaucoup, c’est la profession qui fait office de carte de visite. Cette profession qui pourtant est aux antipodes de qui je suis.

La première heure est difficile, j’observe, j’écoute plus que ne parle, j’apprivoise l’environnement. Et petit à petit, au fur et à mesure du retentissement de la sonnette, des bises qui claquent, la densité de la pièce augmente proportionnellement à mon aisance. Je jouis du privilège de l’anonymat, cachée, fondue dans la foule je peux ôter le masque. La pièce se charge d’une atmosphère musicale. Tam tam, guitare, chants. Il n’y a plus qu’à se laisser porter par la musique. Le malaise de ma position statique se libère dans le mouvement. Toute ma tension corporelle se décharge au rythme des percussions. Je ne suis plus l’électron libre d’alors. Je fais désormais partie de la masse mouvante, vibrant d’une même cadence sur des sons d’ici et d’ailleurs.

Je goûte alors, une nouvelle fois, à la magie de sortir des sentiers battues, la fierté et la confiance qu’on gagne toujours à s’écarter des chemins balisés par nos peurs.

Le temps d’un baiser

J’ai du mal à dormir, je me tourne et me retourne. Je cherche le sommeil à droite puis à gauche, sur le ventre et sur le dos. Sans succès. 12 dans une chambre ça fait beaucoup. Frottements de draps, ronflements, claquements de porte, raclements de gorge. L’orchestre joue sa symphonie toute la nuit et moi, yeux rivés au plafond, je désespère de ce concert raté. Mon voisin d’à côté, inconnu au bataillon, surement arrivé dans la nuit lors de mes rares heures d’assoupissements, laisse dépasser sa jambe de la couette. Une jambe fine et musclée à la fois. Au petit matin, j’apprends que la jambe appartient à un corps athlétique et un visage charmeur, des yeux en amande, un sourire expressif. La jambe parle espagnole et vient de Bolivie.

Il aime le foot, n’aime pas lire, ne regarde pas de films encore moins de films d’auteurs, mange de la viande en quantité astronomique. Nous avons bien peu de points communs. Son look, ses tatouages. Tout bouscule mes habitudes. Et pourtant… ça fonctionne instantanément. Son sourire franc, son regard intense. Mon cerveau reptilien, le plus archaïque, le plus animal, m’envoie des signaux forts.

Si je l’avais rencontré dans ma ville, je ne m’y serais jamais attardée. Mais ici dans cette chambre 112 de cette petite auberge Praguoise, les kilomètres qui nous séparent tendent à nous rapprocher. Loin de chez moi, mes frontières sont abolies. Le charme des voyages, celui d’ouvrir sa porte et son cœur, là, on les aurait, en temps normal, fermé à doubles tours. Je me sens en sécurité dans cette zone de lâcher prise, sans engagement.

Le soir après une journée de déambulation solitaire, on se retrouve en tête à tête allongés sur nos lits en face à face, à la lueur de nos lampes de chevet . Les 10 autres n’existent plus, pourtant le concert a repris. Mais nous sommes concentrés sur la partition que l’on joue à 4 mains et 2 bouches. On parle, on cherche les mots, on sourit, on se regarde. Quel meilleur traducteur que les yeux ? Langage universel de l’âme. Une seule nuit blanche de rencontre de nos deux mondes et me voilà dans l’avion de retour emportant le souvenir d’un simple baisé échangé au petit matin avant de se quitter. Un lèvres à lèvres léger et intense plein de promesses déjà envolées.

On s’écrit pendant deux semaines puis on oublie, puis on s’oublie. Ce n’était presque rien, pas grand-chose en tout cas. Assez pour avoir envie d’en écrire une page, pas assez pour la relire et imprimer ce chapitre dans ma vie. Dans quelque temps peut-être que son prénom m’aura échappé, alors je l’écris ici : Pedro.

Merci pour l’abolissement des frontières, pour le voyage en Bolivie, pour la frustration du trop peu, mais la certitude que le plus ne m’aurait pas convenu. Tu n’étais pas réel juste une jolie bulle Praguoise.

 

 

 

 

La montagne

A l’aube d’un samedi matin d’automne, notre voiture file sur l’autoroute, puis entame une ascension par des routes sinueuses. Un week-end pour s’évader, pour sortir des rues bétonnées et de l’air pollué. Nous garons la voiture devant un chalet tout de bois vêtu. Deux jours loin du brouhaha incessant de la ville. On croit savoir ce qu’est le silence, mais c’est un leurre, on s’en aperçoit dans ce lieu où il prend toute sa dimension. Absence de bruit totale. C’en est presque effrayant. Nous, habituées au plein, voilà le vide. Une boulangerie, un tabac, une pharmacie, quelques maisons, une église dont son clocher rompt le silence chaque heure. Seule témoin du temps qui file, ici aussi, malgré la lenteur environnante. Ces quelques marques de civilisation sont encerclées par les pics écrasants des montagnes qui s’offrent à nous dans leur plus simple appareil. Elles sont à nues, bruts. Décembre les recouvrira de leur candide blancheur hivernale.

De ce week-end je retiendrai les longues balades emmitouflée dans mon manteau couleur feuille morte, le nez perdu dans ma grande écharpe doudou. Le vent frais qui se fraye toujours un chemin jusqu’aux rares parcelles de peau dénudées. Les joues rosies, les lèvres gercées. Mes bottines perdues dans la mer de feuilles rouges jonchant le sol, les arbres nus frissonnants au contact du vent, les forêts de sapins alternant avec de grandes étendues de plaines encore vertes. Contraste de lumières et de paysages. Végétal contre minéral. La pierre et l’arbre et nous dedans. L’infiniment petit parmi l’infiniment grand. Vertige de notre condition humaine. Si vulnérables face à ces immenses pics menaçants. 

De ce week-end je retiendrai aussi le fromage blanc caramel fleur de sel dégusté devant le feu de cheminée, la fondue savoyarde avec beaucoup trop de vin blanc, le petit déjeuner très gourmand. Mon moment préféré de la journée. Peut-être parce qu’il contraste avec la difficulté du réveil qui le précède. J’aime à penser que c’est une métaphore de la vie. Faite de nuances, de doux et de dur à la fois par alternances, par superpositions.

Ce week-end là, faisait partie du doux de la vie, de ces moments bonbon, qu’il faut savourer. Ne surtout pas les croquer mais les laisser fondre sur la langue pour que toute leur saveur se répande.

 

La gourmandise

L’autre jour au travail, on se remémorait les péchés capitaux. Des sept énoncés, le mien est définitivement et sans ambiguïté la gourmandise.

Quand je suis triste, je suis incapable d’avaler une miette, ma gorge se noue. La nourriture, la gourmandise, les sucreries sont reliées à tous mes moments de bonheur. Ils représentent mon ancrage dans le passé. Ils prennent la forme de tous mes souvenirs de famille.

Ils sont les grandes tablées familiales du dimanche autour du couscous de ma grand-mère, inlassablement suivies d’une sieste pour les hommes et d’une balade digestive dans la nature. Juste pouvoir se nourrir du bonheur d’être ensemble et regarder ce dimanche après-midi s’écouler lentement dans la chaleur familiale. Celle qui prend des allures de doudou contre lequel on se sait à l’abri de tous les dangers.

La gourmandise pour moi c’est cet immense placard en bois massif qui trônait dans le salon de ma mamie. Sa porte magique en bas à gauche, un tour de clé en guise de mot de passe qui ouvre sur la caverne à sucreries. Surprise de ce que l’on va trouver à l’intérieur : les boites d’haribo, de snickers, de kinder bueno, de petit prince, de malabar que l’on mange par 2 ou 3 jusqu’à se faire mal à la machoire. Ce paradis sous forme de placard. L’eden de ma gourmandise.

La nourriture, c’est encore les mercredis pizzas ou nuggets de poulet après la danse. Après l’effort le réconfort. Toutes ses marques, ses preuves d’amour ancrées en moi qui ont imprimé dans mon cerveau une nourriture amour, une nourriture don de soi et réconfort, une nourriture bonheur de mon enfance, tendresse de ma grand-mère, culture de ma famille, liens familiaux qui se tissent par l’estomac, qui se remémorent par les sens. L’odeur des croquants de ma grand-mère, de son Italie natale qu’elle nous fait visiter par les papilles. Ces plats qui n’ont le goût d’aucun autre, qui ont pour ingrédient secret la patience, l’amour, et l’innocence de l’enfance, celle de l’éducation du goût ou tout sera ensuite comparé à ces premières saveurs dégustées dans la chaleur du foyer et qu’on ne trouvera plus jamais.

Peut-être au delà du gout c’est cet amour et cette patience là qu’on ne trouvera plus. Cette douceur, ce lieu cocon empreint d’odeurs savoureuses et familières qui constituent l’essence et la base de notre vie, de notre socle. Celui sur lequel on va pouvoir grandir et se construire à loisir.

Peut-être que mon pêché est la gourmandise pour cette raison.

La leçon de piano

 

De 10h à 11h, un samedi sur deux c’est piano. Rendez-vous musical bimensuel. Amorce de week-end en musique. J’aime m’y rendre à pied. 45 minutes de marche d’un bon pas. Emmitouflée dans mon écharpe ou simplement vêtue d’un tee-shirt, sac à dos sur le dos. Je tourne à gauche de ma rue, passe devant le panneau « parc chien saucisse » qui m’évoque chaque fois l’image d’une meute de chiens courts sur pattes. N’y a-t-il que des chien saucisses dedans ? Quelques maitres à chiens l’ont-ils pris au premier degré ?

Mes pas raisonnent par intermittence avec le bruit du tram le long du boulevard Longchamps. C’est calme, silencieux. Quelques promeneurs de chiens ( interdits de parcs saucisses pour causes de chiens trop hauts sur pattes ? ), quelques trottinettes, vélos, skates. Je cueille sur mon passage les bribes de conversations, les petits détails insignifiants, rigolos, cocasses, bizarres. J’ouvre les yeux. Je tends l’oreille. Je saisis le moment. Mes sens sont aux aguets. Mes narines tressaillent au marché aux fleurs, l’air est embaumé d’un panaché de senteurs florales, puis Saladin et ses 1000 épices aux couleurs d’Orient me transportent de l’autre côté de la Méditerranée. Je continue en direction de la girafe des Réformées, bibliothèque de rue, culture à porter de main, pour quelques fois y glisser un livre ou deux. Au Vieux port, c’est son odeur de poisson iodée qui me saisit, pas vraiment agréable mais atypique, tellement symbolique de ma ville, de ses traditions qui perdurent.

De temps à autre, je prends le petit déjeuner cours Estienne d’Orves, en terrasse si le temps le permet. La vie se cueille dans le bonheur des moments simples, d’un chocolat qui fume et qui brûle la langue si on le boit trop vite, d’un jus d’orange pressé qui laisse des morceaux de pulpe dans la bouche et d’un pain au chocolat tout chaud que je dépiaute minutieusement pour qu’il ne me reste que les 2 barres de chocolat. Toujours garder le meilleur pour la fin.

Puis je reprends mon chemin. Cette fois c’est une ascension que j’entame jusqu’à cette enseigne rouge bien connue maintenant. Repère de mélomanes. Ça fuse à travers les portes offrant un concert improvisé. Pendant une heure mes doigts marchent sur le clavier à défaut de courir comme le souhaiterai ma prof avec son pas boitillant, sa peur frénétique que quelqu’un entre pendant la séance et son rire expressif quand une note dérape.

Une heure plus tard, je repars, de la musique plein la tête, et fait le chemin en sens inverse. Ca s’agite sour l’ombrière ; fanfares, départ de bateaux pour le Frioul. Marseille se réveille, vivante, vibrante. C’est elle qui m’ offre sa plus belle symphonie.

L’appartement

Voilà 3 ans que ces 42 m2, 6ème étage première porte à gauche en sortant de l’ascenseur sont le théâtre de ma vie de jeune adulte. L’après papa maman, l’envol de l’oiseau.

Cet espace bien à moi empreint de mon univers, mélange de bois clair et de blanc, contrasté par des touches diluées de couleur chaudes est le témoin de mes rêves et mes déceptions, de mes danses improvisées devant le miroir, des petits déjeuners au lit laissant des miettes qui grattent la nuit, de la bière pêche en été sur la terrasse, des siestes en diagonale du lit, des bouquins qui s’empilent sur la table de chevet, des nuits qui débutent avec le soleil après une nuit à danser légèrement enivré d’alcool mais surtout de musique.

De mes petits rituels que je cultive avec amour, de la vaisselle tous les matins, du frigo presque vide, du piano recouvert d’habits, du diffuseur d’huiles essentielles, de l’oreiller qui sent l’amande douce, des bougies qui s’éparpillent un peu partout, des placards qui ferment mal, des habits jonchant le sol en attente de la prochaine lessive, des plantes qui meurent à tour de rôle et sont remplacées avec acharnement par de nouvelles au même destin funeste, de tous les projets qui sont nés entre ces murs et que je sers fort contre mon cœur pour ne plus qu’ils s’échappent. Des angoisses, des nuits hachées, des coups de stylos sur la couette quand je travaille jusqu’à ce que la main brûle, des matins en musique ou en podcast, de la liberté de déambuler en tenue d’Eve dans toutes les pièces, des recettes végétariennes que je teste, des découvertes culinaires intéressantes et des ratées totales, des soirées à thèmes entre amis, des apéros sur la terrasse en été après un plongeon dans la piscine, des serviettes chlorées ou salées étendues un peu partout, des traces dans la baignoire dont je n’arrive jamais à venir tout à fait à bout, du lavabo qui se bouche un peu trop souvent, des nuits entières à refaire le monde avec Julia assise sur le canapé avec tisanes et petits gateaux, du maillot de piscine qui sèche sur le rebord de la baignoire, des chaussures jetées en vrac dans le placard, des vibrations du train qui souvent me bercent, des peurs nocturnes, des vérifications compulsives de porte fermée, du vent qui s’engouffre sur la terrasse et donne des allures de fin du monde lorsque les stores sont fermés.

Ces quatre pièces qui sentent le savon de Marseille et la lavande sont les spectatrices de ma transition vers mon vrai moi ,mon moi profond. Celui que j’apprends à  chérir jour après jour. Tous ces gestes habituels, ronron, douceur de mes habitudes qui s’ancrent dans mes sens. Toute une vie, tout un rituel, une empreinte quotidienne de ce que je sens déjà, marquera toujours mon esprit du souvenir indélébile de cette légèreté caractéristique de cette période si intense, si vibrante, si vraie de ma vie.

La solitude parfois, la liberté tout le temps.

Le bureau

Ma journée ressemble à une chanson. Elle a toujours le même refrain.

A 6h30 le réveil sonne, je dévore mon petit déjeuner, fais la vaisselle, lance une machine, prépare le repas du midi, me douche, pioche un peu aléatoirement un jean et un haut adaptés au temps et à ma météo intérieure, me maquille, me coiffe.

A 7h45, me voilà 6 étages plus bas pour une quarantaine de minutes pot d’échappement contre pare-chocs. Ligne horizontale en enfilade de solitudes matinales.

A 8h30 dans le meilleur des cas, mais très souvent 8h35 ou 40, ma Twingo rouge prend sa place habituelle pour une journée en porte à porte avec cette Peugeot blanche dont je ne sais toujours pas qui en est le propriétaire. Je, grimpe un étage, sors mon trousseau de clés, passe mon badge contre le boitier. Un bip retentit. Ce bip-là marque le début de la lente agonie qui m’attend. J’entre dans mon univers quotidien depuis 5 ans. Monde léthargique. Univers bicolore teinté de gris du sol au plafond avec quelques nuances de bordeaux. Vaste pièce qui m’accueille chaque jour mais dont les détails m’échappent. Tellement prévisible et immuable que je n’y prête plus attention. Je passe en mode automatique. Comédienne de ma propre vie je rejoue chaque jour le même scénario.

De mon épaule, je pousse la lourde porte coupe -feu. Ainsi commence mon défilé sur la moquette grise ou mon passage est salué par les mêmes gestes quotidiens. La journée se rythme au son des pas étouffés par cette moquette et des touches de clavier qui s’enfoncent frénétiquement. Chacun en tête à écran avec son ordinateur.

A 12h pile, je me dresse sur mes deux pieds tel un ressort et m’élance vers la cuisine. Mon estomac, lui, est ponctuel. Il gargouille d’ailleurs souvent depuis une bonne heure. Sur les deux frigos qui trônent, mon tupperware m’attend toujours dans le même. Sur les trois micro-ondes alignés, je le glisse toujours dans le second. Même table, mêmes compagnons de misère. Souvent les discours tournent en boucle. Tel un film dont j’aurai appris par cœur les répliques : Comment ça va ? Comme un lundi. Comment ça va ? Très bien c’est vendredi. Qu’as-tu fait ce week-end ? C’est pour quand les vacances ? Déjà ? Encore ? T’as bien de la chance. Rengaine interminable. On passe la majeure partie de notre vie ensemble dans ces 60m2 mais on dépasse rarement les banalités. On ne se connaît qu’en gris et bordeaux.

Dans ce lieu, le temps s’étire inlassablement. J’entends souvent dire que la vie passe trop vite. Dans ma vie, seuls les week-ends et les vacances semblent tomber dans des failles spatio-temporelles. En un claquement de doigt, un battement de cil. Il faut déjà les ouvrir sur le lundi matin. Mais entre ces murs, l’horloge se joue de moi, les minutes ne font plus 60 secondes. Je trompe l’ennui par des petits plaisirs, un collègue rigolo, des pauses café qui s’éternisent, l’observation de mes congénères. J’ai la chance d’être à une place stratégique dans cet open space impersonnel. Si je déploie le cou je deviens l’œil, Big Sister vous regarde, je peux tout observer. Si j’entre dans ma carapace plus personne ne me voit et je goute au plaisir de la solitude.

A 18h, je fais le même chemin que 9h plus tôt mais en sens inverse. Cette fois, pousser de mon épaule la grande porte coupe-feu est le geste symbolique de ma liberté, mon premier contact journalier avec l’air. Je me fais surprendre par les éléments, le vent, le soleil, la pluie ou le froid. Les couleurs explosent sous mes yeux. Toutes les nuances du ciel, le vert des arbres, le gris de la route me délivrent de mon monde bichromatique.